CHAPITRE XVIII
Garion avait vu plusieurs fois sa grand-mère – ou son image – mais il fut frappé par sa ressemblance avec tante Pol. Il y avait des différences, bien sûr : tante Pol avait les cheveux d’un noir presque bleuté et les yeux d’un bleu profond alors que la chevelure de Poledra était presque aussi claire que celle de Velvet et ses yeux dorés comme la louve qu’elle était aussi, mais leurs visages semblaient calqués l’un sur l’autre, de même que l’était celui de Beldaran, la sœur de tante Pol dont Garion avait vu une image. Belgarath, sa femme et sa fille s’étaient retirés à l’autre bout de la pièce, et Beldin, son visage perpétuellement renfrogné ruisselant de larmes, se dressait devant eux comme pour empêcher les autres d’approcher et garantir une certaine intimité à leurs retrouvailles.
— Qui est-ce ? demanda Zakath, intrigué.
— Ma grand-mère, répondit Garion. La femme de Belgarath.
— Je ne savais pas qu’il était marié.
— D’où croyez-vous que vient tante Pol ?
— Je dois dire que je n’y avais pas réfléchi, avoua le Malloréen. Mais pourquoi tout le monde est-il en larmes ? s’étonna-t-il en voyant Ce’Nedra et Velvet se tamponner les yeux avec leurs fameux petits mouchoirs arachnéens.
— Nous pensions tous qu’elle était morte en donnant le jour à tante Pol et à Beldaran, sa sœur.
— Il y a longtemps de ça ?
— Tante Pol a plus de trois mille ans, répondit Garion avec un haussement d’épaules désinvolte.
— Et Belgarath a porté son deuil tout ce temps ? reprit Zakath avec un frémissement.
— Oui.
Garion n’était pas d’humeur à bavarder. La seule chose dont il avait envie en ce moment, c’était de contempler les visages radieux de sa famille. Ce mot lui était venu spontanément à l’esprit, et il se rappela tout à coup l’angoisse qu’il avait éprouvée en apprenant que Polgara n’était pas sa tante au sens strict du terme. Ça avait pris des années, mais tout était enfin arrangé. Sa famille était presque au complet. Belgarath, Poledra et tante Pol étaient assis tout près les uns des autres et se regardaient dans les yeux en se tenant par la main. Ils ne se parlaient pas, car les paroles n’étaient pas nécessaires. Garion sentait bien qu’il ne pouvait seulement entrevoir la force de leur émotion. Mais loin de se sentir coupé d’eux il partageait complètement leur joie.
Durnik s’approcha de lui. Même ce bon, solide Durnik bien prosaïque avait les yeux embués de larmes.
— Si nous leur fichions la paix ? suggéra-t-il. Nous devrions emballer nos affaires, de toute façon. Nous avons un bateau à prendre, je te signale.
— Elle a dit que tu étais au courant, Garion, fit Ce’Nedra d’un ton accusateur lorsqu’ils furent seuls dans leur chambre.
— Oui, admit-il.
— Et pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?
— Elle m’avait demandé de garder le secret.
— On n’a pas de secrets pour sa femme, Garion.
— Ah bon ? fit-il avec une stupeur admirablement feinte. Et quand cette loi a-t-elle été votée ?
— Tout de suite, par moi, admit-elle. Oh, Garion ! fit-elle en lui lançant impétueusement ses bras autour du cou. Je t’aime tant !
— J’espère bien. Bon, si nous allions faire nos paquets ?
Après les froids couloirs du palais royal de Dal Perivor, Garion et Ce’Nedra trouvèrent agréablement chaude la grande salle qu’illuminait le soleil matinal filtrant par les hautes fenêtres en ogive. C’était comme si les éléments eux-mêmes bénissaient ce qui était, après tout, un jour spécial, voire sacré.
Lorsqu’ils se retrouvèrent Belgarath, sa femme et sa fille s’étaient suffisamment repris pour prendre plaisir à voir arriver de la compagnie.
— Voulez-vous que je vous les présente, Mère ? proposa tante Pol.
— Je les connais, Polgara, répondit Poledra. Il y a un moment que je suis parmi vous, je te rappelle.
— Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ?
— Je voulais voir si tu t’en apercevrais toute seule, Polgara. Je dois dire que tu m’as un peu déçue.
— Enfin, Mère ! Pas devant les enfants !
Elles éclatèrent toutes les deux du même rire grave et chaleureux.
— Mesdames et Messieurs, déclara tante Pol, je vous présente ma mère, Poledra.
Ils se réunirent autour de la légende vivante aux cheveux feuille morte. Silk se fendit d’une révérence extravagante et lui baisa galamment la main.
— C’est Belgarath que nous devrions congratuler, Dame Poledra. Tout bien considéré, je pense qu’il fait une meilleure affaire que vous. Il y a trois millénaires maintenant que votre fille tente de le réformer, sans grand succès.
— Celle-ci dispose peut-être, Prince Kheldar, d’autres armes que sa fille, répondit Poledra en retrouvant machinalement le mode d’expression qui était le sien jusqu’alors.
— Bon, Poledra, grommela Beldin en s’approchant. Que s’est-il passé ? Après la naissance des filles, notre Maître nous a dit que tu n’étais plus parmi nous. Nous avons tous compris que tu étais morte. Les jumeaux ont pleuré pendant deux mois sans respirer et j’ai dû m’occuper des bébés. Qu’est-il arrivé en réalité ?
— Aldur n’avait pas menti, Beldin, répondit-elle calmement. Je n’étais plus de ce monde, au sens propre du terme. Juste après la naissance des filles, Aldur et UL sont venus à moi. Ils m’ont expliqué qu’ils avaient une grande tâche à me confier, mais qu’elle exigerait de moi un sacrifice à son échelle. Je devais tous vous quitter pour m’y préparer. J’ai d’abord refusé, mais quand ils m’ont exposé la nature de cette tâche, force m’a été d’accepter. J’ai tourné le dos au Val et je suis partie avec UL pour Prolgu afin d’y être instruite. Il me permettait de revenir de temps en temps, invisible, dans le monde pour voir ce que devenait ma famille. Nous avons beaucoup de choses à nous dire, Vieux Loup, dit-elle en regardant sévèrement Belgarath.
Le vieux sorcier rentra la tête dans les épaules.
— Et vous ne pouvez évidemment pas nous éclairer sur la nature de cette tâche ? avança Sadi de sa voix flûtée.
— Je crains bien que ce ne soit impossible.
— Evidemment, soupira l’eunuque.
— Essaïon, dit alors Poledra.
— Poledra, répondit le jeune homme blond.
La tournure prise par les événements n’avait pas l’air de l’étonner, mais il n’avait jamais l’air étonné, se dit Garion.
— Tu as grandi depuis la dernière fois, remarqua-t-elle.
— Ça, j’imagine, acquiesça-t-il.
— Tu es prêt ?
Cette question fit froid dans le dos à Garion. Elle lui rappelait l’étrange rêve qu’il avait fait la nuit précédant la révélation de sa véritable identité.
On frappa timidement à la porte. Durnik alla ouvrir.
— Sa Majesté me prie de T’avertir, Messire, que le navire est prêt à appareiller, annonça un chevalier en armure.
— Je ne suis pas…, commença le forgeron.
— Laissez tomber, Durnik, murmura Silk. Où pouvons-nous, Sire Chevalier, trouver Sa Majesté ? Nous voudrions prendre congé d’Elle et La remercier de Son infinie bonté.
— Sa Majesté vous attend tous au port, Messire. Elle tient à vous souhaiter un bon voyage et à assister à votre départ pour la grande aventure qui vous attend.
— Eh bien, nous y allons de ce pas, répondit le petit Drasnien. Il serait fort discourtois en vérité de faire attendre l’un des plus grands monarques de ce monde. Tu T’es noblement acquitté de Ta tâche, Sire Chevalier. Sache que nous T’en savons gré.
L’homme s’inclina, radieux, et s’éloigna dans le corridor.
— Où avez-vous appris à parler comme ça, Kheldar ? s’émerveilla Velvet.
— Ah, gente damoiselle ! répondit Silk avec emphase. Ne sais-Tu point que le poète sommeille sous les dehors les plus ordinaires ? Et si Tu veux m’en croire, ajouta-t-il en la toisant d’un œil lubrique, je vais Te dire moult compliments sur Ta ravissante personne et Ton insurpassable tournure.
— Kheldar ! s’exclama-t-elle en devenant rouge vif.
— C’est assez amusant, vous savez, commenta Silk, faisant allusion au langage archaïque – du moins est-ce ce qu’espérait Garion. Quand on a appris à articuler tous ces Messire, souffre, moult et autres m’est avis que sans se faire des nœuds à la langue, c’est un parler qui ne manque pas de rythme et qui sonne assez bien, en fin de compte.
— Ah, Mère, nous sommes cernés par les imposteurs, soupira Polgara.
— Belgarath, intervint sérieusement Durnik, nous n’avons aucune raison d’emmener les chevaux, n’est-ce pas ? Ce que je veux dire, c’est qu’en arrivant au récif, nous allons patauger dans l’eau et escalader des rochers. Ils risquent de nous embarrasser plutôt qu’autre chose, non ?
— C’est probable, acquiesça le vieux sorcier.
— Alors je vais parler aux garçons d’écurie, annonça le forgeron. Ne m’attendez pas, vous autres. Je vous rattraperai.
Il quitta aussitôt la pièce.
— Un homme éminemment pratique, commenta Poledra.
— Sache, toutefois, qu’un poète sommeille sous ses dehors ordinaires, répondit Polgara en souriant. Et point n’imagines le plaisir que je retire de cet aspect de sa personnalité.
— Il est grand temps, Vieux Loup, que nous quittions cette île, fit Poledra d’un ton moqueur. Encore deux jours et nous retrouvions tout le monde assis dans l’herbe à rimailler.
Des serviteurs vinrent chercher leurs bagages pour les emmener au port. Garion et ses compagnons suivirent, tel un bataillon s’apprêtant au combat, les couloirs du palais puis les rues de Dal Perivor. Le ciel était limpide au lever du soleil, mais de lourds nuages violets commençaient à s’accumuler à l’ouest, augurant mal du temps qu’il devait faire à Korim.
— Ça, il fallait s’en douter, ironisa Silk. Une fois, une seule fois, je voudrais voir un de ces stupides événements se produire par beau temps.
Garion savait à quoi s’en tenir sur le ton apparemment dégagé qu’affectaient ses compagnons. Ils ne pouvaient songer au lendemain sans appréhension. Tous pensaient à ce que Cyradis leur avait dit à Rhéon : l’un d’eux ne survivrait pas à la rencontre. Et comme toujours depuis que le monde était monde, ils tentaient de se rire de leurs craintes. Une idée en amenant une autre, il ralentit un peu l’allure pour se laisser rattraper par la Sibylle de Kell.
— Cyradis, vous ne nous avez pas dit si nous devions remettre notre armure en arrivant au récif ? demanda-t-il en tiraillant le devant du pourpoint qu’il avait enfilé ce matin-là avec soulagement, en faisant le vœu de ne plus jamais avoir besoin de se barder d’acier. Ce que je veux dire, c’est que si notre affrontement est purement spirituel, c’est inutile. D’un autre côté, s’il y a le moindre risque que nous livrions combat, il vaudrait peut-être mieux que nous y soyons prêts ?
— Tu es aussi transparent que le verre, Belgarion de Riva, le railla-t-elle gentiment. Tu penses m’arracher des réponses que je n’ai point le droit de Te donner. Agis à Ta guise, Roi de Riva. La prudence conseille toutefois, pour approcher une situation qui peut réserver des surprises, d’agrémenter sa tenue d’un peu d’acier çà et là.
— Je me laisserai guider par notre Sainte Sibylle, répondit Garion avec un grand sourire. Ses conseils de prudence me semblent la sagesse même.
— Serait-ce, Belgarion, une maladroite tentative d’humour ?
— Comment peux-Tu, Cyradis, imaginer une chose pareille ?
Il lui dédia un sourire qui dévoila toutes ses dents et remonta encore un peu la colonne jusqu’à Belgarath et Poledra qui marchaient main dans la main, derrière Zakath et Sadi.
— Grand-père, je crois que je viens d’extorquer une réponse à Cyradis, annonça-t-il.
— Eh bien, tout arrive, tu vois, rétorqua le vieux sorcier.
— Je pense qu’il risque d’y avoir de la bagarre quand nous arriverons au récif. Je lui ai demandé si, en arrivant là-bas, nous devions mettre notre armure, Zakath et moi, et elle ne m’a pas répondu directement mais elle a dit que ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée, juste au cas où.
— Mouais. Préviens les autres. On ne sait jamais.
Le roi les attendait sur une longue jetée qui s’avançait dans les eaux agitées du port. Il était entouré d’un aréopage de courtisans vêtus de couleurs vives et, malgré la relative chaleur de ce début de matinée, il portait un manteau d’hermine et une lourde couronne d’or.
— Longtemps nous vous regretterons, Toi, Belgarion de Riva, et Tes nobles compagnons, déclama-t-il d’une voix vibrante. C’est avec tristesse que nous contemplons la perspective de votre départ. Nombreux sont ceux qui ont manifesté le désir de T’exprimer leur désespoir, mais sachant l’urgence de Ta quête, nous leur avons, en Ton nom, dénié cette permission.
— Loué sois-Tu, fidèle et sincère ami, répondit Garion avec ferveur, en songeant à tous les discours ampoulés auxquels il avait échappé. Sois assuré, ajouta-t-il en prenant chaleureusement la main du roi entre les siennes, que si les Dieux nous accordent la victoire, nous reviendrons aussitôt dans cette île heureuse afin de T’exprimer plus amplement notre gratitude ainsi qu’aux membres de Ta cour, qui tous nous avez traités avec une si noble courtoisie, déclama-t-il en se gardant d’ajouter que, de toute façon, il faudrait bien qu’ils repassent chercher leurs chevaux. Et maintenant, doux Sire, la destinée nous attend. Nous allons devoir, après avoir brièvement pris congé, monter à bord et affronter l’avenir, le cœur résolu. Nous serons bientôt de retour, s’il plaît aux Dieux. Au revoir, donc, mon ami.
— Adieu et bon vent, Belgarion de Riva, répondit le roi, les yeux embués. Puissent les Dieux vous accorder la victoire, à Tes compagnons et à Toi-même.
— Puisse-t-il en être ainsi !
Garion se détourna dans une grande envolée de cape assez théâtrale et précéda ses amis sur la passerelle. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et constata que Durnik se frayait un chemin dans la foule. Ouf… Dès qu’il serait à bord, Garion donnerait l’ordre de larguer les amarres, abrégeant ainsi les adieux hurlés par-dessus le bastingage qui risquaient autrement de se prolonger jusqu’à Erastide.
Le forgeron était suivi par les charrettes qui apportaient leurs paquets. Ceux-ci furent rapidement transférés à bord, et Garion alla parlementer avec le capitaine, un vieux matelot au visage buriné sous une tignasse poivre et sel.
Contrairement aux vaisseaux du Ponant, dont les bordages étaient souvent blanchis à force d’être briqués, le pont et les bastingages du navire étaient enduits d’un épais vernis noirâtre. Des cordes neigeuses, soigneusement roulées, pendaient des mâts polis comme des miroirs. L’ensemble témoignait du soin méticuleux que le maître du vaisseau prenait de son bâtiment. Le capitaine lui-même portait un pourpoint bleu un peu décoloré et un petit chapeau de velours coquinement incliné sur l’oreille. Il était encore au port, après tout.
— Quand vous voudrez, Capitaine, déclara Garion. Je pense que nous ferions aussi bien de lever l’ancre et de quitter le port avant le changement de marée.
— Je vois, mon jeune maître, que ce n’est pas la première fois que vous prenez la mer. J’espère que vos amis sont dans le même cas. Il est toujours pénible d’avoir à bord des gens qui n’ont pas l’habitude de naviguer. Ils n’arrivent pas à comprendre qu’il est malavisé de vomir contre le vent.
Puis il hurla d’une voix tonitruante :
— Laaarguez les amaarres ! Paaaré à appareiller !
— Vous ne parlez pas comme les habitants de cette île, remarqua Garion.
— Certes non, mon jeune maître. Je viens des îles de Melcénie. Il y a une vingtaine d’années, on a fait circuler de vilains bruits sur moi, dans certains quartiers, et j’ai préféré m’absenter un moment. Vous n’auriez pas idée de ce que ces gens appelaient un « navire » quand je suis arrivé ici.
— Des espèces de châteaux flottants ? risqua Garion.
— Vous en avez déjà vu ?
— Dans une autre partie du monde.
— Levez les voiles ! beugla le capitaine. Là, mon jeune maître, fit-il avec un bon sourire. Vous serez hors de portée de voix d’ici un rien de temps. Ça devrait nous épargner pas mal de prodiges d’éloquence. Où en étais-je ? Ah oui ! Quand je suis arrivé ici, les vaisseaux de Perivor étaient si lourds du haut qu’un bon éternuement les aurait fait chavirer. Vous me croirez si je vous dis qu’il m’a fallu cinq ans pour leur expliquer ça ?
— Vous avez dû vous montrer étonnamment persuasif ! s’esclaffa Garion.
— Un ou deux bouts et quelques cabillots m’ont un peu aidé, reconnut le capitaine. J’ai tout de même été obligé de leur lancer un défi. Ces abrutis n’ont pas pu s’empêcher de relever le gant ! Je leur ai proposé une course autour de l’île. Vingt bâtiments ont pris le départ. Seul le mien est revenu. A partir de là, ils ont commencé à m’écouter. J’ai passé les cinq années suivantes au chantier de construction navale, puis le roi a fini par me laisser repartir en mer. Ils m’ont même bombardé baronnet, ce qui me fait une belle jambe, entre nous. Je dois aussi avoir un château quelque part.
Un barrissement cuivré monta du quai. Ces chevaliers mimbraïques n’auraient pu supporter l’idée de les laisser partir sans les gratifier d’une petite sonnerie de trompe.
— Pitoyable, non ? soupira le capitaine. Je ne pense pas qu’il y ait un seul homme sur toute cette île qui puisse entonner un air reconnaissable. Bon, vous allez au récif de Turim ? fit-il en soupesant Garion du regard.
— Korim, rectifia machinalement Garion.
— Vous avez trop longtemps écouté parler ces gens-là. Ils n’arrivent même pas à prononcer correctement les noms. Enfin, avant de décider où vous voulez aborder, touchez-m’en un mot. Les courants sont particulièrement traîtres autour de ce récif ; dans ce coin-là, on ne se trompe qu’une fois : la dernière. Et j’ai des cartes assez précises.
— Le roi nous a dit qu’il n’y avait pas de cartes du récif.
— Les rumeurs dont je vous parlais il y a un moment ont incité certains capitaines de vaisseau à tenter de me suivre, confia-t-il à Garion avec un clin d’œil complice. Enfin, suivre… disons plutôt pourchasser. Les promesses de récompense font souvent cet effet aux gens. Bref, un jour que je passais près du récif par beau temps, j’ai décidé de sonder les fonds. Ça ne peut pas faire de mal de connaître un endroit où les autres hésiteront à vous suivre.
— Comment vous appelez-vous, capitaine ? demanda Garion.
— Kresca, mon jeune maître.
— Garion.
— Eh bien, Garion, maintenant, descendez de ma passerelle que je fasse sortir cette vieille barcasse du port.
Il ne parlait pas de la même façon, ils étaient à l’autre bout du monde, mais le capitaine Kresca ressemblait tellement à Greldik, l’ami de Barak, que Garion se sentit tout à coup en parfaite sécurité. Il descendit rejoindre ses compagnons dans les cabines.
— Nous avons de la chance, leur annonça-t-il. Notre capitaine est un Melcène. Ce n’est peut-être pas un homme exagérément scrupuleux, mais il a des cartes du récif, peut-être les seules au monde. Il m’a proposé de nous conseiller au moment d’accoster.
— C’est très aimable à lui, fit Silk.
— C’est surtout qu’il ne tient pas à déchirer la coque de son navire.
— Sage précaution, approuva Silk. Surtout tant que je serai à bord.
— Je remonte sur le pont, déclara Garion. Quand je prends la mer, je n’aime pas rester enfermé le premier jour.
— Et tu règnes sur une île ? releva Poledra.
— Tout est affaire d’adaptation, Grand-mère.
Les sombres nuées venues de l’ouest en longs rouleaux majestueux, les vagues nées sans doute quelque part au large du Cthol Murgos étaient en révolution. Bien que roi d’une nation insulaire, Garion savait que le phénomène n’était pas inhabituel – il l’avait souvent observé – mais il éprouva tout de même une sorte de crainte superstitieuse en constatant que les vents qui caressaient la crête des vagues soufflaient vers l’ouest alors que plus haut, ainsi que le proclamait l’avancement des nuages, ils allaient vers l’est. Il ne put s’empêcher de se demander si, cette fois, les éléments obéissaient à des causes naturelles ou à autre chose. Il se demanda distraitement ce qu’auraient fait ces deux consciences éternelles s’ils n’avaient pas trouvé de navire, ses amis et lui. Il eut une vision fugitive de la mer s’ouvrant pour leur offrir une large chaussée jonchée de poissons bouche bée. Et comme pendant la longue traversée qui les avait amenés de Cthol Mishrak, il eut l’impression vertigineuse que les deux prophéties le poussaient, qu’il soit d’accord ou non, vers Korim en vue d’une rencontre qui était l’ultime Evénement vers lequel l’univers entier tendait depuis le commencement des âges. Un plaintif « Pourquoi moi » lui effleura les lèvres.
Puis Ce’Nedra fut là. Elle se coula sous son bras comme elle le faisait lors de ces premiers jours troublants au cours desquels ils s’étaient enfin avoué leur amour.
— A quoi penses-tu ? lui demanda-t-elle doucement.
Elle avait troqué la robe de satin vert antique qu’elle portait au palais contre une robe de laine grise plus commode.
— Bof, à rien de précis, soupira-t-il. Je rumine, quoi.
— A quoi bon, puisque nous allons gagner ?
— Ce n’est pas encore certain.
— Bien sûr que tu vas gagner. Tu gagnes toujours.
— Cette fois, c’est un peu différent. Mais je ne m’en fais pas seulement à cause de la rencontre. Je dois choisir mon successeur, le prochain Enfant de Lumière, qui sera très probablement un Dieu. Si je fais le mauvais choix, je risque de provoquer un affreux désastre. Tu imagines Silk en Dieu ? Je le vois d’ici faire les poches de ses associés et inscrire des reparties spirituelles dans les constellations !
— Il n’a pas vraiment le profil, approuva-t-elle. Moi je l’aime bien, mais UL n’approuverait peut-être pas ton choix. Il y a autre chose qui t’ennuie ?
— Tu le sais bien. L’un de nous ne verra pas le soleil se coucher, demain soir.
— Ne t’en fais pas pour ça, dit-elle d’un petit ton mélancolique. Ce sera moi. Je le sais depuis le début.
— Absurde. J’ai un moyen de pression sur eux.
— Tiens donc ! Et lequel ?
— Je n’aurai qu’à leur dire que je n’effectuerai pas le Choix s’ils te font le moindre mal.
— Garion ! hoqueta-t-elle. C’est impossible ! Tu ne voudrais pas détruire l’univers !
— Je me gênerais ! Sans toi, je me fiche pas mal de l’univers, figure-toi.
— C’est adorable, mais tu ne pourrais pas faire ça. Je sais que tu ne le ferais pas. Tu as bien trop le sens des responsabilités.
— Et qu’est-ce qui t’amène à penser que ce sera toi ?
— Les tâches, Garion. Chacun de nous a une tâche à accomplir, certains même plusieurs. Belgarath devait trouver l’endroit de la rencontre. Velvet était chargée de tuer Harakan. Même Sadi avait un rôle à jouer : nous débarrasser de Naradas. Je n’en ai aucun – juste celui qui consiste à mourir.
Garion décida le moment venu de la mettre au courant.
— Tu avais une tâche à accomplir, Ce’Nedra, lui révéla-t-il. Et tu t’en es magnifiquement acquittée.
— De quoi parles-tu ?
— Tu ne peux pas t’en souvenir. Quand nous avons quitté Kell, tu a passé plusieurs jours dans une sorte de torpeur.
— Si, je m’en souviens.
— Ce n’était pas une fatigue normale. C’était Zandramas qui reprenait le contrôle sur toi. Elle l’avait déjà fait. Tu te rappelles que tu as été malade en allant à Rak Hagga ? Eh bien, les symptômes n’étaient pas les mêmes, mais c’était déjà Zandramas. Il y a plus d’un an, maintenant, qu’elle s’efforce d’assurer son emprise sur ton esprit. Bref, continua-t-il tandis qu’elle le regardait en ouvrant de grands yeux, quand nous avons quitté Kell, elle a réussi à t’endormir. Tu t’es égarée dans la forêt et tu as cru revoir Arell.
— Arell ? Mais elle est morte !
— Je sais, mais tu as cru la rencontrer tout de même. Elle t’a donné ce que tu croyais être notre bébé. Puis cette prétendue Arell t’a posé des questions et tu y as répondu.
— Quel genre de questions ?
— Il fallait bien que Zandramas découvre le lieu de la rencontre, or elle ne pouvait pas aller à Kell. Elle s’est fait passer pour Arell afin de te tirer les vers du nez. Tu lui as parlé de Perivor, de la carte, et de Korim. C’était ta tâche.
— Je t’ai trahi ? demanda-t-elle avec un regard de bête blessée.
— Non. Tu as sauvé l’univers. Zandramas doit absolument être à Korim au moment voulu. Il fallait bien que quelqu’un lui donne les indications nécessaires, et c’était ton rôle.
— Je t’ai trahi tout de même !
— Tu as fait ce qui devait être fait, Ce’Nedra, affirma Garion avec un pâle sourire. Les deux parties en présence ont eu la même attitude. Nous avons fait des pieds et des mains, Zandramas et nous, pour trouver Korim et empêcher l’adversaire de le découvrir dans l’espoir de l’emporter par défaut. Mais ça ne pouvait pas se passer ainsi. Il faut que la rencontre ait lieu, parce que Cyradis doit faire son choix. Les prophéties n’auraient jamais laissé les choses tourner autrement. Les deux camps se sont démenés pour atteindre un but tout simplement impossible. Nous aurions dû nous en rendre compte depuis le début, les uns comme les autres. Nous aurions économisé bien des efforts. Ma seule consolation, c’est que Zandramas s’est donné beaucoup plus de mal que nous.
— Tu peux dire ce que tu veux, je sais que ce sera moi.
— C’est ridicule.
— J’espère seulement qu’ils me laisseront embrasser mon bébé avant de mourir, dit-elle tristement.
— Tu ne mourras pas, Ce’Nedra.
— Je veux que tu fasses attention à toi, Garion, dit-elle fermement. Ne mange pas n’importe quoi, couvre-toi bien en hiver et veille à ce que notre fils ne m’oublie pas.
— Ce’Nedra, ça suffit !
Elle l’ignora superbement.
— Et puis, quand je serai partie depuis un moment, tu te remarieras. Je n’aimerais pas que tu passes des milliers d’années à te lamenter dans tous les coins, comme Belgarath.
— Mais il n’en est pas question ! Et d’abord, il ne t’arrivera rien.
— Nous verrons bien. Promets-moi, Garion. Tu n’es pas fait pour vivre seul. Tu as trop besoin qu’on s’occupe de toi.
— Ce n’est pas bientôt fini, tous les deux ? lança Poledra en sortant de derrière un mât d’un pas déterminé. Je trouve ça très beau et d’un romantisme infernal, mais un peu trop mélodramatique. Garion a raison, Ce’Nedra. Il ne vous arrivera rien, alors remballez toute cette grandeur d’âme et mettez-la dans votre poche avec votre mouchoir par-dessus.
— Je sais ce que je sais, Poledra, répéta obstinément Ce’Nedra.
— Eh bien, j’espère que vous ne serez pas trop déçue quand vous rouvrirez les yeux après-demain et que vous vous rendrez compte que vous pétez la forme.
— Alors, qui voulez-vous que ce soit ?
— Moi, répondit simplement la femme qui était une louve. Il y a plus de trois mille ans que je le sais. J’ai eu le temps de m’y faire. Au moins j’ai eu cette journée avec ceux que j’aime avant de devoir les quitter pour toujours. Ce’Nedra, ce vent est glacial. Vous allez attraper froid. Descendons.
— Elle est exactement comme ta tante Pol, hein ? fit Ce’Nedra par-dessus son épaule alors que Poledra l’entraînait d’une poigne de fer vers l’escalier menant aux cabines.
— Fatalement, répondit Garion dans son dos.
— Je vois que c’est commencé, constata Silk, tout près de lui.
— Quoi donc ?
— Les adieux déchirants. Chacun ou presque est persuadé que c’est lui qui ne verra pas le soleil se lever demain matin. Tu vas voir qu’ils vont tous monter ici à tour de rôle pour te dire adieu. Je croyais être le premier et ouvrir la voie aux autres, mais Ce’Nedra m’a coiffé au poteau.
— Toi ? Voyons, Silk, personne ne peut te tuer. Tu as trop de chance.
— Je me la suis fabriquée, Garion. Il n’est pas si difficile de forcer la chance aux dés. Nous nous sommes tout de même payé du bon temps, pas vrai ? Je pense qu’il y a eu largement plus de bons moments que de mauvais, et que peut-on espérer de mieux ? ajouta-t-il pensivement.
— Tu es encore plus mélo que Ce’Nedra et ma grand-mère réunies.
— Oui, hein ? Et je suis mauvais comme un cochon dans ce rôle-là. Mais ne sois pas triste, Garion. Si c’est vraiment moi, ça m’évitera de prendre une décision très désagréable.
— Allons bon ! Et de quoi s’agit-il ?
— Tu connais mes idées sur le mariage ? Eh bien, il se pourrait que je fasse en faveur de Liselle une exception à mes principes les plus fermement arrêtés.
— Je me demandais combien de temps tu tiendrais le coup.
— Tu étais au courant ?
— Tout le monde est au courant, mon pauvre Silk. Elle avait décidé de te mettre le grappin dessus, et elle y est arrivée.
— C’est vraiment déprimant. Me faire piéger au moment où je sombre dans le gâtisme, fit-il d’un ton lugubre.
— Allez, ne dramatise pas. Tu peux encore servir.
— Il faut que je sois gâteux pour envisager une chose pareille. Nous pourrions continuer à nous voir comme ça, mais je ne sais pas pourquoi, je trouve un peu sordide de me glisser sournoisement dans sa chambre au milieu de la nuit, et je ne veux, pas lui faire ça. J’ai trop d’affection pour elle.
— De l’affection ?
— Très bien, lança Silk. Je l’aime. Ça y est, je l’ai dit ! Tu es content ?
— Je voulais juste être sûr que nous nous comprenions bien. C’est la première fois que tu le dis – que tu te le dis ?
— J’ai tout fait pour éviter d’en arriver là. Bon, si on parlait d’autre chose ? bougonna le petit Drasnien en levant le nez, maussade. Pff, il ne pourrait pas trouver un autre secteur pour voler, celui-là ?
— Qui ça ?
— Ce maudit albatros. Le revoilà.
Garion suivit son regard et vit le vaste oiseau des mers aux grandes ailes blanches qui planait au-dessus de la figure de proue. Les nuages violacés, à l’ouest, étaient maintenant presque noirs, et sur ce fond ténébreux, ce prince des nuées semblait luire d’un éclat qui n’était pas de ce monde.
— C’est très bizarre, acquiesça Garion.
— Je n’aime vraiment pas ça. Bon, je descends. Je ne veux plus le voir. Nous nous sommes bien amusés, fit-il d’une voix rauque, en prenant brusquement la main de Garion entre les siennes. Fais bien attention à toi.
— Hé, ne t’en va pas !
— Il faut que je laisse la place à tous ceux qui font la queue pour voir Sa Majesté. Si tu veux mon avis, tu es parti pour vivre des moments rares, conclut-il en lui flanquant une bonne claque dans le dos. Bon, je vais voir si Beldin a déjà trouvé le tonneau de bière.
Il lui dédia un petit salut impertinent, tourna les talons et repartit vers l’escalier menant aux cabines.
Ce sacré Silk avait vu juste. L’un après l’autre, tous les amis de Garion montèrent sur le pont pour lui faire part de leur prochain trépas et prendre congé de lui. Pour une sale journée, ce fut vraiment une sale journée.
Ce défilé de condoléances d’un genre un peu spécial s’acheva enfin vers le crépuscule. Garion resta appuyé au bastingage, à regarder sans le voir le sillage phosphorescent qui suivait leur vaisseau.
— Ce n’était pas un bon jour, hein ?
C’était encore Silk.
— Epouvantable ! Beldin a trouvé le tonneau de bière ?
— Ouais, et je te déconseille vivement d’y goûter. Tu auras besoin de toute ta tête, demain. J’étais juste venu m’assurer qu’après les discours funèbres de tes amis tu n’envisageais pas de te fiche à l’eau. Hé, qu’est-ce que c’est que ça ?
— Quoi donc ?
— J’ai entendu un drôle de grondement. Tiens, ça recommence, fit-il d’une voix tendue en indiquant la proue du navire.
A l’approche du soir, le ciel était devenu presque noir, un noir crevé ça et là par des taches rouges, farouches : les derniers rayons du soleil filtrant à travers les nuages. Une vague brume roussâtre barrait l’horizon, un brouillard qui semblait porter une collerette blanche, celle de l’écume qui coiffe les flots en furie.
Le capitaine Kresca s’approcha de la démarche chaloupée propre à tous les marins du monde.
— Nous y sommes, annonça-t-il. C’est le récif.
Garion regarda l’Endroit-qui-n’est-plus, en proie à un tumulte de pensées et d’émotions chaotiques.
Alors l’albatros poussa un cri étrange, presque triomphant. Il battit une fois des ailes et s’en fut vers Korim.